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12 février 2009 4 12 /02 /février /2009 22:05
Depuis le début de mes études, soit l'année 1973, je rencontre une à une les mutations de la médecine , et j'en ai marre, comme tous ceux de ma génération, d'essuyer successivement tous les plâtres, de voir les améliorations de pratique et de condition d'exercice se mettre en place une fois que je n'en ai pas bénéficié. Depuis les années 70, une génération de médecins, dont je fais partie a le sentiment d'endosser, en tant que médecin, systématiquement le mauvais rôle...

J'explique...

Cela commence par la mise en place d'un concours à l'entrée de première année de médecine, juste l'année 73. Je viens de réussir l'examen de passage en 2ème année en juin, et j'apprends en septembre qu'en fait, depuis l'été un numérus clausus a été instauré, et que je vais donc finalement être collée. Nous sommes plusieurs centaines dans ce cas, dans toute la France. Malgré nos manif, grêves et protestations, nous n'aurons pas gain de cause, et tous les "reçus-collés" redoubleront, hormis quelques enfants de ministres qui passent en douce..

Ca  continue pendant les études , aucune rémunération pour les étudiants. Des gardes d'externe, c'est à dire d'étudiant en médecine, dans des services prestigieux, en particulier dans le service du Pr Hamburger à Necker. Pour seul paiement le prestige d'approcher de tels patrons , et un dédommagement de 15 euros à partir de la troisième garde du mois

On enchaine avec l'internat. Nommée interne en 1980, le repos de sécurité, même pas en rêve.. . Un interne est la pour apprendre, mais surtout pour bosser sans heures compter. Ce qui donne l'enchainement d'une journée de boulot dans le service, suivie d'une garde de 18 heures à 8 heures aux urgences d'un hopital de 800 lits, donc pas une minute de sommeil, et retour à 8 heures le lendemain pour la visite dans le service.
Les gardes, de ce temps, ne sont payées (mal) qu'à partir de la troisième garde par mois. Heureusement, on arrive à en faire moins, sauf ceux qui ont vraiment besoin d'argent.

Vient le temps d'être chef de clinique. Rien à dire ? Ah si... en arrêt de travail du fait d'une maternité difficile , j'apprends à mes dépends que l'on est payé que sur la base de la moitié du salaire

L'installation arrive en 1987. Par conviction et utopie, je fais le choix du secteur 1, sans dépassement d'honoraires. Mais après plus de 10 années d'installation, le montant des honoraires n'est pas monté.. les charges si !
Alors, comme me le permettent mes titres d'ancien interne et ancien chef de clinique, je passe en 1999 en secteur 2, à honoraires libres. Enfin le vrai libéralisme, le choix de fixer librement ses tarifs, en restant dans des prix naturellement bas, ce qui convient à mes idées et ma pratique. Que nenni, je ne suis pas arrivée au pays de la liberté tarifaire pour en jouir avec délices! Quelques énergumènes ayant certainement abusé de la liberté, facilitent ainsi la démarche de ceux qui pensent qu'il est bon de stigmatiser le corps médical. Les années 2000 vont se focaliser sur les riches médecins qui détroussent les pauvres malades. Qui n'acceptent pas de consulter les pauvres à la CMU, qui n'ont pas leurs papiers, et dont on sait que la consultation ne sera jamais réglée. A qui d'autre demande t'on donc de travailler gratuitement? Au nom de quoi faudrait il que notre métier nous oblige a suppléer le travail d'une sécurité sociale et d'un système même pas capable de mettre en oeuvre correctement les modalités de prise en charge qu'il a créé.  Si la CMU est une réelle avancée, il est illogique, voire inadmissible que ce soit le corps médical qui soit obligé d'en assumer les failles sur ses propres revenus.

Durant ces années, la sécu ne nous sollicite pas seulement pour suppléer quelques failles. Elle nous oblige, sous la contrainte, à faire son travail, à sa place, sans aucune rémunération du temps passé. Cela s'appelle la télétransmission.  Qui fait la télétransmission ? le médecin. Qui passe du temps à le faire, paye l'appareil, les rouleaux de papiers, les appels surfacturés vers le centre de transmission ? Les médecins ? et à qui demande t'on de justifier les failles de la sécu ? le médecin. Parce que, chaque fois qu'un patient est mal ou pas remboursé comme il l'espérait, à la sécu, on lui dit de voir avec le médecin.

Ensuite on nous oblige a coder l'acte selon le parcours de soins. On oublie de prévenir les patients qu'ils sont automatiquement considérés hors parcours s'ils n'ont pas fait de déclaration de médecin traitant auprès de leur caisse. Alors ils appellent le médecin, et ne sont pas contents. En tant que spécialiste, on peut, comme cela a été mon cas récemment recevoir des menaces de la part d'un patient dont on a codé l'acte en hors parcours de soins.

On oublie pudiquement aussi de dire que le médecin ne sera pas réglé s'il télétransmet un acte pour un patient en CMU qui consulte hors parcours de soins  ou qui n'a seulement pas pris la peine de déclarer son médecin traitant à la sécu. Alors on traite ce même praticien de tous les noms d'oiseau riche, s'il a l'outrecuidance d'expliquer au patient qu'il doit avancer les frais de la consultation parce que c'est LUI, le patient, qui n'a pas fait les démarches nécessaires, et qu'on ne voit pas pourquoi ce serait au médecin de consulter gratuitement dans ce cas.

Les contraintes sont sans nombre, et sans fin. La permanence des soins. OK...elle est obligatoire... mais pas payée, là encore. Vous en connaissez vous qui prennent des astreintes non rémunérées dans d'autres métiers ?. Eh bien les médecins sont obligés de prendre des astreintes, et ne sont pas rémunérés pour cela. Hormis la permanence de généraliste et d'un obstétricien, d'un anesthésiste et d'un chir dans chaque établissement; Mais dans les grandes cliniques comme celle ou j'exerce, il y a au moins 10 spécialistes d'astreinte non rémunérée 365 jours par an. Et puis, en libéral, repos de sécurité, même pas en rêve. Quand le chirurgien opère les urgences jusqu'à pas d'heure, le lendemain, il n'annule pas ses consultations.

Je ne vais pas oublier de parler des malades, et de ce métier que j'aime. Les malades sont malades, bien trop, nombre d'entre les médecins ne comprennent pas comment on peut être parfois aussi mal soigné dans un pays avec un si performant système de santé. On se pose la question de plus en plus souvent entre collègues: comment se constitue ce hiatus entre des bien portants bien trop consommateurs de soins, exigeants de bien-être; et des patients qui arrivent dans un état clinique grave, voire avancé, comme si les médecins traitants avaient manqué de vigilance, n'avaient pas su faire la part des choses.

Les attentes de tous les patients sont incommensurables, et leurs exigences épuisantes. Leur insatisfaction nous épuise. Ils attendent bien trop des médecins, le diagnostic, l'accompagnement, la guérison, mais aussi tout l'encadrement administratif qui va avec. La mort est une hypothèse inenvisageable, et est considéré comme un échec, non seulement de la médecine, mais du corps médical.

Un article récent de Dominique Dupagne http://knol.google.com/k/dominique-dupagne/quand-la-bulle-mdicale-va-t-elle-clater/3cicv6vyqos68/6#  décrit fort bien la bulle médicale, sorte de spirale qui aspire les énergies du corps médical. Comme  toutes les bulles, elle est amenée un jour à éclater, et la considération des médecins en sera, je l'espère, améliorée.

Comme écrit Dominique Dupagne, les alertes sont négligées, leurs émetteurs sont détractés, et le système fait preuve d'une opacité croissante. Les budgets sont critiqués, mais illimités. Ceux prennent des décisions ne sont de toute manière pas neutres, mais en conflit d'intérêt.  Ces éléments, entre autres, sur le modèle des évènements financiers récents consitituent un shéma qui conduit forcément à la rupture...

La situation de bouc émissaire de tout ce qui arrive aux patients, mais aussi au système de santé, à la sécu, à la science est bien trop lourde à porter par les soignants.
Il est à espérer qu'une rupture survienne, entrainant une prise de conscience, qui  puisse rendre l'exercice médical plus satisfaisant et plus facile, permettant de resituer le véritable rôle essentiel,  celui de soignant.

Je crains qu'une fois encore, les évènements positifs ne se mettent en place quand il aura été démontré, sur le dos de ceux de ma génération, qu'un tel système ne peut perdurer, tant il donne une permanente impression de travailler en milieu hostile.
publié par: ML - dans médecine
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commentaires

anonyme 06/03/2009 19:31

et le serment d'Hippocrate?

ML 06/03/2009 22:37


le serment d'hypocrite !


philou13 17/02/2009 10:30

Description très prenante d'un temps qui semble être révolu ...j'ai débuté mes études en 1976 ..la situation était un peu meilleure ,avec des gardes payées 100 francs les 24 heures ...
Coté études c'était guère mieux ,j'ai appris à l'entrée de ma 6em année que le CES d'anesthésie que je comptait présenter à la fin de l'année serait supprimé ,que j'aurai 1 an d'étude supplémentaire ...Il semblait très très urgent de réformer le système 3 semaines de grèves et de manifs en tout genre ...c'est sûr que 5000 ou 10000 étudiants en médecine ne pèsent pas lourd face à l'hostilité des syndicats (CGT en tête) qui soutenait une réforme de Leur ministre Communiste Jack Rallite ,et l'indifférence de la population ...
En tout cas bravo pour votre Blog que je découvre ,ainsi que les autres blogs médicaux en lien ...Je ne pensais pas qu'autant de médecins exprimaient leur (mal-être) vécu au quotidien ...

ardger 15/02/2009 12:37

Comme le dit le blog d'un de nos confrères:
Vocation oui, sacerdoce non.

jocelyncharles 13/02/2009 01:46

Très bonne article que j'ai dévoré.
Une chose que j'ai apprise au tout début de votre texte était la situation des personnes ayant réussi à entrer en deuxième année et qui sont devenu reçu collé. La suite du texte décrit excellemment bien l'évolution des réformes médicales.

Bravo!

ML 13/02/2009 20:46


merci jocelyn, ce commentaire me fait plaisir !


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